Les livres au Moyen Age

Le livre au Moyen-Âge

Du temps de Charlemagne, le livre est un objet précieux. Il circule peu et reste accessible à un nombre de très restreint de personnes. Fabriqué dans un monastère, il est rare qu'il en sorte sinon par la menace normande. Sa conception réclame beaucoup de temps, de patience et de travail. Le papyrus est encore utilisé comme support. Cette plante se trouve habituellement sur les rives du Nil. Elle était découpée en rubans dans la moelle, deux couches collées perpendiculairement par une substance végétale et vendue par rouleaux de vingt feuillets, fixés entre eux en maintenant la fibre verticale à l'intérieur, la fibre horizontale à l'extérieur et les feuilles par des baguettes aux extrémités.

Le parchemin a été inventé à Pergame en Asie mineure (actuellement Turquie). Le mot parchemin vient d'ailleurs du nom de la ville. Le parchemin est en fait une peau d'animal travaillée. Seule le derme est utilisé : les poids côté externe sont retirés, la couche de graisse sous-cutanée de la chair, la couche superficielle d'épiderme : c'est le travail de rivière. Ensuite, le parchemin est tanné afin de rendre la peau imputrescible. Des tannins végétaux ou d'alun sont utilisés. Une lame est utilisée pour la surface intérieure, un couteau et une pierre-ponce pour la surface intérieure. La peau sèche ensuite sur des claies (des sortes de cadres). Les fibres du collagène (protéine de ma substance inter cellulaire du tissu) se disposent en couches lamellaires parallèles. L'ensemble est aminci. Le résultat est plus ou moins réussi : l'aspect du parchemin est plus ou moins fin, gris ou dégraisser à la chaux, à la craie, aux cendres : lisser à la pierre ponce, découper les feuillets, radir à la spatule, coller des pièces appelées "mouches" sur les troues. Le moine peut écrire-contrairement au papyrus-sur les deux faces de son support. Chèvres, moutons, veaux donnent les meilleurs parchemins.

La tablette de cire est une planche de bois fine, creusée en cuvette, remplie de cire teintée. La tablette de cire était prisée comme brouillon. Le moine écrivait avec un stylet d'os ou de métal ; il effaçait avec le bout arrondi du stylet. Les stylets étaient reliés entre eux pour former un diptyque ou un triptyque à l'aide d'un pivot ou en codex (livre en cahier). Une planche en bois appelée "ais" sert de reliure ; elle fixe les cahiers cousus à une bande de cuir (nerf). Les reliures sont faites avec des peaux de cerf ou de daim généralement. Des fermoirs et agrafes sont posées. Le plat est renforcé de cloues appelées "boulons ou bouillons" et de ferrures. Des piqûres ou trocarts, réalisées avec une pointe sèche aident le scribe à se repérer sur sa feuille. des réglures avec des marges organisent la page. L'encre carbone mêle des glucides (gomme d'arbre, arabique à partir d'acacias et de miel), protéines (blanc d'œuf, gélatine et colle de peau), lipides (huiles), de l'eau pour diluer. L'encre résiste aux réactions chimiques. Une recette a été donnée par Théophile : à partir de la noix de Galle (excroissance due à une piqûre d'insecte sur une feuille de chêne) et après macération, décoction, filtrage, ajout de sel métallique, de sulfate de cuivre ou de fer (vitriol), de gomme arabique. Le résultat est assez corrosif.

Le scribe s'entoure d'un équipement complet : couteaux, éponge, pierre ponce. Pour écrire, le copiste s'arme d'une plume d'oie aux possibilités plus variées que le pinceau de roseau. Elle est choisie parmi les cinq premières rémiges du volatile (c'est-à-dire la grande plume de l'aile gauche de l'oiseau). Elle est trempée, séchée puis durcie au sable chaud, taillée enfin au couteau.

La plupart des scriptoria sont chauffés et sont aussi appelés "chauffoirs". Il arrive pourtant qu'il y fasse froid et que l'encre gèle en hiver. Des pupitres (parfois pivotants ou à double plan incliné), des sièges, des armoires et des étagères où les livres sont posés à plat, des réserves de plumes, d'encres de couleur, de poudres, de vernis sont entreposés dans la pièce. Le travail est minutieusement organisé et réparti sous la direction de l'armarius, moine expérimenté qui veille au bon approvisionnement en matériel et qui répartit les tâches. Souvent, il cumule ces charges avec celles de bibliothécaire. Le travail se fait en équipe ; plusieurs personnes travaillent sur un manuscrit, par cahiers, en corrigeant par exemple, en marge ou dans les interlignes. Il est fréquent que le modèle soit emprunté quelques jours seulement à un autre monastère. Il faut faire vite pour le recopier. La division s'opère en fonction des compétences : copiste, rubricateur (il écrit les décorations mineures avec son encre de couleur), enlumineur, doreur, censeur (il supervise), correcteur, relieurs. La décoration est assurée le plus fréquemment par le scribe qui a calligraphié le manuscrit et par un spécialiste pour les miniatures et les enluminures. La révision consiste en une relecture et une confrontation avec le modèle : c'est le travail du chef d'atelier. Le scribe travaille en moyenne au rythme de quatre in-folios par jour (un in-folio représente une feuille de 35 à 50 cm de hauteur et de 25 à 30 cm de largeur). Il ne s'arrête que pour la prière. Il écrit parfois sous la dictée ce qui explique certaines fautes.

Le livre coûte cher en raison du matériel utilisé, de la main d'œuvre et de la faible productivité. Il est donc réservé à une élite. L'offrir donne de l'importance auprès d'un homme illustre et riche. Ce coût (bien que le parchemin soit commandé par les abbayes et non fabriqué par elles) explique l'usage du palimpseste. Ce sont des parchemins grattés, lavés puis poncés qui sont réutilisés pour d'autres copies. Par des méthodes scientifiques modernes, nous pouvons retrouver la nature du premier texte écrit. Ainsi, 103 palimpsestes ont été recensés entre le VIième siècle et le Xième siècle (45 fragments bibliques et patristiques, 24 textes liturgiques et 40 textes classiques). Par ailleurs, vols, dilapidations, destructions menacent les ouvrages en dépit des précautions (certains livres sont enchaînés). L'usure, les voyages (parfois forcés - en raison des guerres), peuvent avoir raison des livres.

Le scribe tire son énergie de la foi. Le contenu du livre ne doit pas l'intéresser et toute sa concentration est orientée vers la réalisation et l'aboutissement de son ouvrage. Il s'agit d'une oeuvre de pénitence. Alcuin résume cet état d'esprit : "mieux vaut écrire des livres que planter des vignes car qui plante une vigne sert son ventre tandis que qui écrit un livre sert son âme". Plus tard, les satiristes, par l'intermédiaire du "démon des copistes" Titivillus tourneront en dérision la piété des scribes.

Les écritures sont classées en fonction de la taille des lettres : onciales (lettres mesurant une once) ou minuscules. Les écritures sont combinées, brisées, fixées ou solidaires ; elles peuvent être cursives (il n'est alors pas besoin de relever souvent la plume) ou à main posée (inscription lettre par lettre). La minuscule caroline apparaît à l'époque de Charlemagne. Elle scelle la semi-onciale et semi-cursive en une écriture ronde, bien formée, claire et lisible. Elle apparaît à la fin du VIIIième siècle au scriptorium de Corbie dans l'actuelle Somme. Son développement relaye et accompagne l'établissement de la liturgie gallicane chassant la liturgie romaine et la révision des textes liturgiques entamée dès la fin du règne de Pépin le Bref. Progressivement l'écriture caroline gagne l'ensemble du monastère franc par l'intermédiaire des scriptoria dynamiques de la renaissance carolingienne. Seuls le midi aquitain et provençal traînent un peu à l'adopter. La hampe ou haste des lettres "b, d, h, l" s'épaissit (c'est-à-dire la partie supérieure de la lettre). Le "e" se différencie par sa boucle. Les ligatures (réunion de plusieurs lettres en une seule) sont rares. La capitale antique et l'onciale se limitent aux titres et majuscules. Les scribes se permettent parfois quelques fantaisies. Ainsi les notaires carolingiens prolongent leurs lettres en bas des diplômes en sinuosités à partir des hampes. De même, les premières lignes des chartes sont l'objet d'enjolivures ; l'attaque se fait par une initiale dépouillée. Parmi les procédés décoratifs prisés, distinguons l'entrelac (motif entremêlé) ou la torsade (en spirales).

La tâche du peintre chargé des enluminures est balisée par le chef d'atelier au moyen de notes ou d'esquisses. Plusieurs enlumineurs pouvaient travailler sur la même peinture. Les seuls témoignages de peinture de cette époque se trouvent d'ailleurs dans les livres. L'enlumineur s'inspire de divers modèles répertoriés dans un carnet. Ces modèles proviennent de sources antiques (la Comédie illustrée de Terence par exemple), lombardes ("L'Évangile de Gundohinus", orientales (La fontaine de vie, L'Évangéliaire de Godescalc), insulaires (Le livre de Kells). Les personnages sont représentés en fonction de l'idée que l'on s'en fait : ainsi, les tailles expriment une hiérarchie. L'allégorie tient toujours une grande place dans la décoration. Le manuscrit enluminé témoigne pour l'histoire, il est source de détails. La Genèse a été étudiée fréquemment. L'initiale ornée distingue nombre d'œuvres. Le "T" y devient le Christ crucifié, les "I" des saints en statue. Les lettrines en feuilles d'or débutent un paragraphe, les initiales d'or et d'argent de l'Évangéliaire de Lothaire sont des marques de distinction. Des lettres représentent des fleurs, des personnages, des paysages aux couleurs vives, des calligrammes (représentations d'êtres vivants ou d'objets inanimés comme des coupes dans un semis de lettres c'est-à-dire un ornement fait de motifs répétés). Le rôle précurseur du monachisme irlandais est connu. Les entrelacs et la tendance figurative du Livre de Kells caractérisent ce chef-d'œuvre baroque. La lettre décorée est d'abord tracée au crayon dans tous les éléments de décor puis le peintre la passe à l'encre, insère éventuellement des touches entrelacées et soulignées d'une encre sombre. Toutes les sortes de livres sont illustrés mais les bibles et les ouvrages iconographiques sont plus soignés du fait des commandes des souverains. À cet égard, de nombreux manuscrits furent ornés au scriptorium du palais. L'influence byzantine et antique portent le style du palais. L'Évangéliaire de Godescalc, celui dont Louis le Pieux fit don en 827 à l'abbaye Saint-Médard de Soissons, celui qu'Angilbert donna à Saint-Riquier, "L'Homère" sont autant d'œuvres de cette école. D'autres ateliers ont laissé un style particulier : Corbie avec ses influences orientales ; Fleury imprégné du style irlandais et de résurgences de l'époque mérovingienne. D'autres centres ne sont pas rattachés aux pouvoirs souverains : Saint-Gall et son Psautier de Wolfcoz, le Psautier d'or et le Psautier de Folchard vers 860.

L'époque carolingienne est marqué par une renaissance, un retour aux anciens. Les personnages les plus connus de cette époque se prétendent de grands latinistes. Les réformes ont pour but d'améliorer l'éducation mais elles se limitent aux clercs et aux nobles. Le peuple paysan n'en profite pas. Au contraire, les initiations qui leur sont destinées sont supprimées. L'ordre bénédictin, à la faveur de sa réforme en 817, se referme sur lui-même. Charlemagne, qui impulse cette réforme, est pourtant illettré. Son but n'est pas d'éduquer le peuple ou de faire naître un quelconque sens critique mais il est d'uniformiser, de souder durablement l'empire après les importantes conquêtes. D'ailleurs les livres ne circulent pas et restent peu lus. Une entreprise de rénovation est menée qui ne se penche que très peu sur le contenu des livres.

Jean Scot Erigène (IXième siècle) est un grand helléniste de cette période. Bien que reçu par Charles le Chauve, il est resté peu connu de son époque. Il n'échappe pas aux dérives stylistiques, emphases, éloges éperdues mais demeure un grand connaisseur du grec. Traducteur de l'ensemble de l'œuvre de Denys l'Aréopagite, il a également animé de grands débats de ce siècle sur la prédestination, le panthéisme. Il est aussi auteur d'un De divisione naturae. Pierre de Pise, Paul Diacre, Loup Servat de Ferrières sont aussi de bons hellénistes. Mais les latinistes les ont surpassé : Eginhard et sa fameuse Vita caroli calquée sur la vie d'Auguste, Alcuin, Fréchulf et son Histoire universelle reprenant les divisions d'Orose, lui-même élève de Saint-Augustin, Smaragdus réutilisant les arguments du même Saint-Augustin, Raban Maur, Florus de Lyon.... Parmi les lectures dans les monastères, retenons : De doctrina Christiana de Saint-Augustin (354-430), Institutiones divinarum et saecularium litterarum de Cassiodore (vers 480-vers 575), ceux qui sont appelés les "docteurs latins" : Amboise, Jérôme, Grégoire le Grand et les grands classiques : bibles et règle de Saint-Benoît.

Le latin retrouve sa splendeur. Il est enseigné à partir de L'ars donati de Donat, professeur à Rome au IVième siècle (340-370). Le latin est d'ailleurs adopté comme langue officielle. Il reste toutefois la langue d'une élite cléricale, intellectuelle et politique. La vigueur du latin n'empêche pas le français ou "rustica ramana" de connaître un développement sans précédent au plan surtout de la reconnaissance et de l'écriture. Les premiers témoins écrits de ce développement apparaissent au IXième siècle mais les historiens supposent que le français est parlé par une grande masse de gens ignorants du latin. "Le serment de Strasbourg" est en langue vulgaire, romaine et tudesque (germanique) comme la Séquence de Sainte-Eulalie vers 880. Selon Eginhard, son biographe, Charlemagne en contribuant à la transcription des poèmes "barbares" et à l'ébauche d'une grammaire a apporté sa pierre à l'édifice. En dépit des résistances d'un Benoît d'Aniane qui interdit à ses moines de parler autre chose que le latin, le concile de Tours en 813 constate et se félicite des progrès de la langue vulgaire. Les textes allemands en langue vulgaire sont nombreux : L'Abrogans de l'évêque de Freising, Arbeo écrit en 780, Le glossaire de Kassel, les travaux de Reichenau dont la règle de Saint-Benoît et la traduction du Traité contre les juifs d'Isidore de Séville, Le livre des évangiles d'Otfried, moine de Wissembourg en Alsace, le Hildebrandslied poème rimé en 7400 vers, l'Héliand, sorte d'épopée du sauveur. Le latin a freiné les ardeurs novatrices d'écrivains académiques par la contrainte ; cependant les progrès de la langue vulgaire sont irréversibles.

Le traducteur est une sorte de savant. Il doit connaître le fond du livre pour en saisir la substance (ce sont les "res" et les "verba" de Saint-Augustin : les choses et les paroles ; la lettre (littera) et l'esprit (sensus) qui se complètent : "la lettre tue mais l'esprit vivifie" écrit Saint-Paul). Cela n'empêche pas les inévitables erreurs : l'invention de mots nouveaux, de concepts nouveaux, les contresens, la déroute face aux abréviations et aux coupures. Malgré le glossaire, le sens du texte se trouve parfois gravement altéré surtout si le traducteur travaille avec un interprète qui lui lit le texte et le traduit en langue vulgaire pour le reproduire enfin en latin. Le traducteur est néanmoins le véritable analyste de la renaissance, quelqu'un qui doit sans cesse choisir. Le De mundo d'Aristote, De natura hominis de Nemesius d'Emèse, La vie de Sainte Pélagie, Le livre des causes, Denys l'Aréopagite dont la pénétration en Occident est due au hasard d'une ambassade de l'empereur byzantin Michel le Bègue auprès de Louis le Pieux en 827 (le livre fut apporté en présent) sont de fameuses traductions.

À la base de la connaissance du moine, il y a le psautier. C'est aussi le livre de chevet du novice. Tout bon moine devait connaître en principe par cœur les 150 psaumes. Dans les écoles monastiques, le latin est en principe enseigné ainsi que la prosodie pour la lecture et le chant, des anthologies d'auteurs classiques. Le maître ou "scolasticus" a sous son autorité un groupe homogène ; sa méthode est orale utilisant le dialogue, le commentaire, la glose (en digressions parfois). L'élève est pourvu de tablettes de cires, de papyrus et de parchemins. Avec le capitulaire de 789, les écoles vont se développer autour de plusieurs points : un programme inchangé - l'instruction des clercs est confirmée à la charge des évêques - ; l'étude de la grammaire, des arts libéraux se généralisent. L'école est en principe ouverte à tous et gratuite. Mais si Alcuin y veille, la réalité se révèle plus disparate. Les écoles monastiques conservent leur renommée même si leur monopole est ébranlé. Les écoles presbytérales dispenses elles un minimum de connaissances. Elles sont réservées au bas-clergé. Au palais, l'initiation aux charges et services du roi se poursuit en s'amplifiant ; futurs fonctionnaires et prélats s'y retrouvent. Alcuin organise et Clément l'Irlandais les dirigent à l'époque de Charlemagne. Cette école palatine ne fait pas l'unanimité. Une académie de palais rassemble les lettrés, affublés de surnoms à consonances latines.

Les scriptoria ont fleuri avec la renaissance carolingienne et si les travaux de ces ateliers ne sont pas d'un égal intérêt, il est bon de citer les principaux : Ferrières en Gatinais ou Loup, abbé (805-862) a entretenu une importante correspondance et dispensé son intérêt pour les classiques latins ; Saint-Benoît de Fleury en pays de Loire sous l'abbatial d'Abbon fut un centre de diffusion de la minuscule caroline et une école qui, sous Charlemagne, a vu près de 5 000 élèves passer ; Saint-Denis avec Hilduin qui réalisa des traductions de Denys l'Aréopagite (c'est aussi à Saint-Denis que fut décorée la seconde bible de Charles le Chauve) ; Saint-Amand en Pévèle, producteur de manuscrits liturgiques ainsi que de sacramentaires célèbres ; Reichenau, réputé pour ses manuscrits de luxe, ses décorations et qui coopéra avec les empereurs (en 822, on compte près de 400 volumes) ; Saint-Gall (citons aussi Saint-Sever, Moissac, Saint-Martial de Limoges ; des églises cathédrales comme Lyon avec l'évêque Agobard et le diacre Florus, Orléans et son évêque Théodulfe, ami d'Alcuin, Laon ; Reims sous l'abbatial d'Hincmar élu en 845 et mort en 882 puis sous l'historien Flodoard et le futur pape Gerbert ; Cologne et l'archevêque Hildebald mort en 819 ; Mayence où parut Le manuscrit de Lucrèce en écriture continentale revue et corrigée en minuscules anglo-saxonnes). Saint-Gall et Reichenau entretiennent de bonnes relations. Les commandes des souverains donnent une réputation aux scriptoria de Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Gall, Reichenau, Echternach et Saint-Maximin de Trèves... Entre abbés aussi les échanges sont fructueux : Theodulfe se fait connaître par ses poèmes (telles les fameuses rimes chantées à la procession des rameaux : Gloria, laus et honor tibi sit) et sa bonne connaissance des anciens. À Fulda en Franconie, Eginhard fut élève et Raban Maur (784-856) abbé. Il fit du lieu une capitale intellectuelle et une véritable réplique de Tours.

Parmi les plus célèbres ouvrages répertoriés durant cette époque, citons La bible de Moutier-Grandval, Le sacramentaire d'Autun, la première bible de Charles le Chauve qui furent réalisés au centre de la France (indistinctement Fleury, Saint-Martin ou Marmoutier). La seconde bible de Charles le Chauve, le Codex auréus, la bible de Charles le Gros ont été réalisés à Saint-Denis. L'Évangéliaire d'Ebbon, Le psautier d'Utrecht, le Sacramentaire de Drogon, L'Évangéliaire de Saint-Médard de Soissons proviennent de Reims et d'Hautvillers. L'Évangéliaire de Godescalc enfin est attribué à l'école du Rhin de Trèves. Quant aux bibliothèques, elles sont plus ou moins bien fournies : de 200 à 300 manuscrits à Saint-Riquier, de 300 à 400 à Corbie, Saint-Bertin, Saint-Amand, Gorze, Stavelot, Lobbes, Murbach, moins de 200 à Fulda, Lorsch, Bobbio.

Alcuin est un moine anglais, originaire d'York où il fut un brillant élève. Très vite sa réputation gagne la France. Il y est appelé par Charlemagne pour soutenir sa rénovation de l'enseignement. Avec lui, Pierre de Pise, le lombard Paul Diacre le poète satirique espagnol Théodulfe vont impulser le mouvement souhaité par l'empereur. Il devient l'ami de Charlemagne qui le place à la tête de l'école de palais. Il y travaille avant Clément en formant les serviteurs de l'État, en rassemblant les manuscrits afin de constituer la bibliothèque du palais. Au plus fort de la renaissance dont il est un des instigateurs, il se fait appeler Horacius Flaccus à l'académie palatine et surnommer "gloria vatum", séjourne à Rome, diffuse la pensée latine. Il intervient dans quelques débats : pour réprimer l'hérésie qui faisait du Christ le fils adoptif de Dieu ; sur la querelle des images ; en ajoutant le "filioque" au "credo". Les deux première abbayes dont il a la responsabilité sont Saint-Loup de Troyes et Ferrières. En 796, il a environ 65 ans, à la demande de Charlemagne, désireux d'exporter sa réforme, il s'occupe de Saint-Martin de Tours, y fonde deux ans après une école des belles lettres de philosophie et théologie qui est surnommée "mère de l'université" pour son aspect précurseur. Il meurt en 804. Alcuin a laissé une oeuvre assez fournie : un Traité des vertus et des vices, des ouvrages philosophiques qui s'inspirent de la pensée de Saint-Augustin, de Saint Jérôme, Marius et Victorinus, de Boece enfin. Il compose le Livre des sept arts libéraux où il justifie l'emploi de la science profane et affirme l'impossibilité d'approfondir la religion sans le secours des "Catégories" d'Aristote.

À Saint-Martin de Tours, durant cette période, bibles, chroniques, vies de Saints sont sorties. L'Évangéliaire de Charlemagne reste sans doute le chef d'œuvre de l'atelier : sur vélin très blanc, le texte est en lettres d'or d'une onciale très régulière. L'abbaye a 219 membres sous Frégédise (818-820), successeur d'Alcuin. Leur nombre ne devait pas être moindre avec Alcuin. L'homme est décrit comme grand, robuste, à la voix forte mais humble, simple et doux. Il n'a pas eu de problème majeur d'adaptation même s'il lui arrive de se plaindre de la "rusticité tourangelle", du chauvinisme de ses moines lorsqu'ils accueillent un visiteur d'Angleterre, de leur résistance lorsqu'il tente d'imposer la stricte observance de la règle de Saint-Benoît (ses partisans s'exilent alors à Cormery). Sa piété ne fait aucun doute. Son goût pour la prière personnelle, les livres de dévotion tel le Libelli pucum, sa dévotion au mystère de la Trinité, au Christ pour son humanisme, aux Saints, à Marie le démontrent. Grâce aux relations entretenues avec de nombreux centres de la renaissance (Lérins, Corbie, Salzbourg, les monastères britanniques), Saint-Martin connaît un essor important. La réputation de son école où est enseigné un cycle élémentaire de trois classes : lecture, chant, écriture et un cycle supérieur pour les sept arts libéraux (les manuels sont rédigés par Alcuin lui-même) ne fait aucun doute. Raban Maur, Hatton Bonose, Samuel de Worms, Sigulf le jeune, Adalberg, Aldric (qui professa la théologie à l'école palatine vers 830) y firent leurs premières armes. L'école calligraphique, relais de diffusion de la minuscule caroline, la correspondance d'Alcuin, les échanges de livres avec l'Angleterre, le sens du sacrifice du personnage (lorsqu'en 801, par l'imprudence d'un sacristain, un feu se déclare, Alcuin se fait porter dans l'église et se prosterne à terre, les bras en crois, au milieu des flammes. Le feu - parait-il - en fut apaisé) contribuent à rendre célèbre le monastère. Les difficultés de recrutement local, une communauté tumultueuse, la faiblesse des enlumineurs qui se contentent d'imiter les oeuvres de Saint-Amand en se limitant aux colonnes, aux arcades des canons des évangiles et aux initiales menues (rinceaux, entrelacs, animaux stylisés), la pauvreté des bibliothèques, le manque de rigueur dont souffrent les copistes freinent un peu les efforts du diacre (car Alcuin ne fut jamais abbé) malgré ses recommandations : "qu'on respecte le texte, qu'on mette les points à leur place et qu'on suive bien la ligne". Si l'historien ne doit pas surestimer la pensée et l'œuvre d'Alcuin, son rôle dans la renaissance carolingienne a été indéniablement primordial.

Si la terme de renaissance carolingienne est contesté par certains historiens, il n'en reste pas moins que cette époque a été marquée par un grand dynamisme, particulièrement remarquable dans les abbayes et dans les scriptoria.

Jean Glenisson, Le livre au Moyen-Age, Presses du CNRS.Pierre Riché, Éducation et culture dans l'Occident barbare (VI-VIII), Paris, 1972.


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